La chronique de Gitan #2

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Moustachues, Moustachus,

Mille neuf cent quatre-vingts sept, je fais désormais partie de la catégorie des débutants. Les débuts sont difficiles. Les distances de course sont plus longues, il me faut maintenant pousser un braquet de 50×16 et des concurrents bien mieux bâtis que moi –  je pèse 55 kg tout mouillé pour 1 mètre 83 – me mènent la vie dure. Pourtant, je m’accroche à mon rêve.

Le calendrier cycliste regorge, en ce temps-là, de compétitions pour jeunes qui fleurissent tous les week-ends aux quatre coins du pays. Chaque petit patelin a sa course de kermesse annuelle. Durant les périodes de vacances scolaires, nous avons même droit à des compétitions durant la semaine.

Giuseppe Cerami  dit Pino Cerami, né le 28 mars 1922  à Misterbianco (Italie) et mort le 20 septembre 2014 à Lausprelle (Belgique), entouré des plus grands champions qu’il côtoya, de l’immédiat après-guerre jusqu’au début des sixties

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Par opposition aux courses en circuits, dont la particularité est de tourner « autour du clocher du village », la course en ligne est une course dont le parcours, soit relie une ville à une autre, soit arpente toute une région pour se clôturer dans la ville de départ

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C’est ainsi qu’un beau mercredi d’avril 1987, je me retrouve au départ du Grand Prix Pino Cerami à Wasmuel, en plein cœur du Borinage, dans le fief d’Adamo. Vous permettez, Monsieur!

Vous n’imaginez pas le capharnaüm dans les rues…  Je me souviens, d’ailleurs, d’un coureur de la catégorie junior qui était parti avec nous, les débutants. Le pauvre s’était trompé d’heure de départ et de peloton !

A cette époque, la commune de Wasmuel accueille quatre courses cyclistes le même jour. Tandis que les professionnels, les amateurs et les juniors partent « en ligne » les débutants s’affrontent sur des circuits locaux. Au total, ce sont quelques 500 coureurs qui viennent retirer leur dossard auprès des commissaires de la ligue vélocipédique belge.

En ces temps-là, chez les pros, pas d’autocars hyper luxueux, pas de ségrégation des coureurs, pas d’espaces VIP aseptisés où les « bobos » arborent pompeusement leur laisser passer, une coupe de champagne à la main.

Les voitures suiveuses se garent là où elles le peuvent: dans une allée de garage, dans une cour d’école, sur la place du village.

Les coureurs se préparent à même la route. On peut les côtoyer, leur parler, les approcher et même les voir se faire masser les gambettes !

Et puis surtout, vous pouvez leur demander le fameux autographe qui trônera fièrement dans votre carnet de signatures.

Il me suffit de fermer les yeux et des images me reviennent spontanément.

Celle de Greg LeMond, drapé du maillot arc-en-ciel conquis en 1983, posant pour les photographes amateurs devant le palais des princes évêques à Liège. Sean Kelly venant s’appuyer sur une barrière, juste devant moi, son plus grand fan à l’époque. Le regretté Claudy Criquielion, simplement assis à l’avant de son véhicule Splendor et signant des autographes à ses supporters, la traditionnelle casquette en laine au liseré arc-en-ciel vissée sur la tête. Jesper Skibby, le héros – bien malgré lui – du Koppenberg en 1987, mangeant, assis sur le capot de sa voiture suiveuse, les tartines piquées à un spectateur.

Me reviennent également des odeurs et des bruits : la fameuse crème de massage à base de camphre qui vous dégage les narines, le claquement du muscle souple et galbé, sous les mains velues du masseur souvent grassouillet ou encore le cliquetis du dérailleur Campagnolo Super Record auquel le mécanicien apporte le dernier coup de tournevis.

Telle est l’ambiance, en ce jour d’avril 1987, au départ du 24ème GP Pino Cerami. Et moi, le gamin de 15 ans, je fais partie de ce décor populaire, de ce folklore bon enfant, simple et naturel… aux antipodes des atmosphères « chic et tendance » que l’on connaît aujourd’hui sur certaines courses récupérées à des fins autres que sportives.

Le directeur de course s’appelle Pino Cerami. Un nom, un visage. Un symbole aussi ! Celui d’un coureur combatif au palmarès acquis sur le tard. Celui de la communauté italienne, en plein cœur du Hainaut, là où les larmes et le sang de nombreux immigrés venus de la botte ont coulé dans les charbonnages. Celui de l’intégration réussie aussi : Pino était le plus belge des italiens, si ce n’est le plus italien des belges.

Pino Cerami fait partie des coureurs cyclistes à la longévité exceptionnelle, tels Rik Van Steenbergen, le batave Gerrit Schulte, l’italien Aldo Moser ou encore le célèbre Raymond Poulidor. « Comme j’ai commencé le vélo assez tard, j’avais des réserves », sourit-il lors des nombreuses interviews qu’il accorde gentiment à la presse.

Pino Cerami et sa traditionnelle casquette vissée sur la tête. Le visage du nonno idéal…

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Le natif de Misterbianco, désormais installé dans la région de Charleroi depuis que ses parents ont quitté la Sicile dans les années 20, donne ses premiers coups de pédales dès 1937, à l’âge de 15 ans. Mais la guerre éclate et met un frein à son élan. En 1946, après 5 ans d’inactivité, Pino Cerami enfourche à nouveau sa bicyclette, rêvant aux exploits d’un certain Fausto Coppi, le Campionissimo en devenir.

Un an plus tard, alors qu’Emile Masson Junior endosse la tunique noir-jaune-rouge au crépuscule de sa carrière, Pino Cerami passe professionnel à l’âge de 25 ans dans les rangs de l’équipe Meteore. En 1949, il frise avec la victoire à la Flèche Wallonne. Echappé avec son idole Fausto Coppi, il voit revenir à ses côtés le véloce Rik Van Steenbergen et Edward Peeters, bien aidés au demeurant par les voitures suiveuses. Rik ne laisse aucune chance à ses compagnons d’échappée et s’impose à Liège. Ce week-end-là, le jeune coureur italien marque les esprits, d’autant qu’il glane encore une belle 6ème place à Liège-Bastogne-Liège, au lendemain de la Flèche.

Jusqu’en 1956, année de sa naturalisation belge, Pino Cerami est, avant tout, un équipier apprécié qui remporte par-ci par-là quelques kermesses et brigue des accessits dans les classiques du calendrier. En 1957, à 35 ans – à un âge où la plupart de nos contemporains ont déjà pendu leur vélo au clou – il remporte brillement le Tour de Belgique, son pays d’adoption. La carrière de Pino Cerami semble enfin lancée.

Pourtant, il faut attendre 1960 pour voir l’affable italo-belge remporter enfin deux classiques, et non des moindres ! A l’âge canonique de 38 ans, Pino Cerami s’impose coup sur coup à la Flèche Wallonne et à Paris-Roubaix. Il devient, par la même occasion, le premier vainqueur wallon de la Flèche depuis Emile Masson Junior en 1938. La même année, en République Démocratique Allemande, il monte sur la troisième marche du podium du championnat du Monde, n’étant devancé que par l’empereur d’Herentals, Rik Van Looy et le français André Darrigade ! En 1961, rebelote pour le coureur hennuyer qui s’impose à Paris-Bruxelles et à la Flèche Brabançonne.

Pino Cerami fidèle parmi les fidèles à la bannière Peugeot, de 1951 à 1963

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On aurait pu croire que l’histoire s’arrêterait là mais à la force des mollets, faisant preuve d’opiniâtreté, Pino Cerami remporte encore en 1963, à l’âge de 41 ans, la 9ème étape du Tour de France disputée entre Bordeaux et Pau.

Aujourd’hui encore, il continue de figurer sur les tablettes des records en étant le coureur le plus âgé à avoir gagné une étape de la Grande Boucle de l’après-guerre.

Pino Cerami mène le train dans l’enfer du Nord en 1960

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Au total, Pino Cerami remporte 60 victoires au cours de ses 17 années de présence dans les rangs professionnels. Un palmarès éblouissant quand on sait quels furent les illustres adversaires qu’il croisa sur sa route. Un tel champion méritait bien une place honorifique dans les chroniques de La Vieille Boucle Lustinoise!

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2017-03-22T20:05:58+00:00